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Chapitre 2 : La ville du destin

GOLÉTA, à 45 km de Porto-Novo

Samedi 25 septembre 2021 — 21 h 45

James Dimaro venait d’entamer la seconde partie de son exercice de mathématiques lorsque son frère jumeau, Jerry, revint de la ville. Il tenait dans sa main droite un grand sac plastique à moitié plein. James se demanda ce que son frère avait bien pu trouver à acheter au marché à une heure pareille. Il sonnait déjà 20 h 30 lorsque Jerry décida de se rendre en ville pour faire des achats pour le dîner. De retour après plus d’une heure, il avait l’air un peu contrarié. Il posa le sac près de la porte et s’assit lourdement dans le canapé bon marché qu’ils avaient installé dans leur petit salon.

— Alors ? demanda James.

— Quoi ? répliqua Jerry d’un air désinvolte.

— Tu as trouvé ce que tu cherchais ?

Jerry secoua la tête.

— Non. La boutique avait déjà fermé avant mon arrivée. Je me suis aventuré un peu plus loin dans le marché, mais comme on est samedi, je n’ai pas eu grand-chose.

— Je te l’avais bien dit, fit James, satisfait d’avoir encore eu raison. Les gens ici n’hésitent pas à fermer boutique avant 21 h. Même si j’avoue qu’il y a une nette amélioration par rapport à nos débuts dans la ville.

— Mouais. Apparemment, répondit Jerry, dépité. En attendant, on n’a pas de quoi faire la cuisine ce soir.

— Quelle tristesse ! fit James sans vraiment le penser. Tu es allé chez la jolie jeune dame au bout de la rue ?

Jerry lui jeta un regard impassible.

— J’ai fait le tour du quartier, dit-il sans cacher son agacement.

— D’accord, d’accord. Je demandais juste. Bon, tu sais quoi ? Je veux bien t’inviter ce soir à la cafétéria du coin de la rue.

Jerry, qui connaissait son frère assez bien pour savoir que la générosité n’était pas une de ses qualités, leva un sourcil d’un air perplexe.

— D’où te vient cette soudaine gentillesse ?

James haussa les épaules.

— Bof, tu le sais toi-même, bro. Les nobles doivent faire, de temps en temps, des gestes de charité envers la plèbe. En l’occurrence, toi.

— Je me doutais bien que tout ça cachait un truc de narcissique égocentrique. Tu veux que je t’embrasse aussi les pieds pendant que tu y es ?

— Ouais, je ne dirai pas non si tu insistes. Mais sinon, tu l’acceptes mon invitation ou tu comptes te rebeller contre ton seigneur ?

— J’accepte. Qui refuserait une offre pareille ?

— Quelqu’un qui n’a pas aussi faim qu’il le prétend, je suppose.

— J’ai vraiment faim, dit Jerry en consultant l’heure sur son smartphone.

— Mouais, c’est bien ce qu’il me semblait aussi. Au fait, maman a appelé. Elle voulait entendre notre voix.

Jerry jeta à son frère un regard en biais.

— Je parie qu’elle a piqué sa crise parce que je suis sorti tard.

— Bingo !

Le garçon se massa la tempe avec son majeur et son index. Ça sentait les réprimandes de maman.

— Il était juste 20 h.

— Faut croire qu’il y a un décalage horaire entre Cotonou et Goléta, fit James avec une pointe de sarcasme.

— Je vais la rappeler, dit-il à son frère aîné.

Il prit son smartphone et composa le numéro de sa mère. Elle décrocha à la première sonnerie. James l’entendit marmonner des « Oui, maman… Non, je n’étais pas allé loin. Oui, on va faire attention. Oui, James mange bien. Je veillerai sur lui… ». Il étouffa un rire. Il avait déjà eu sa dose de remontrances sur les sorties nocturnes.

Lorsque la conversation se termina, Jerry se leva et prit ses emplettes, qu’il alla entreposer dans la cuisine.

— Elle a dit quoi ? lui demanda son frère.

— Tu étais là, tu as entendu.

— Pas du tout…, dit James en feignant d’être choqué. Quelle terrible accusation !

Jerry ne continua pas. Il se dirigea vers la cuisine. Il avait pu acheter du riz, un peu de pâtes alimentaires et des tomates en conserve. Il lui manquait encore une bonne partie des ingrédients pour faire une vraie cuisine. Il n’avait pas pu acheter d’huile, de piment ou encore de bouillon. Après avoir parcouru cinq points de vente, il avait finalement renoncé à cuisiner ce soir. À contrecœur, parce qu’il avait vraiment envie de se faire un excellent plat pour changer un peu de ceux du restaurant. En plus, la cuisine était une de ses activités favorites. Elle lui permettait de réfléchir.

Bientôt trois ans que son frère et lui avaient quitté le cocon familial pour emménager dans cette ville du Bénin afin de poursuivre leurs études universitaires. Bien qu’ils soient de vrais jumeaux et presque impossibles à distinguer physiquement, les deux garçons étaient deux individus aux tempéraments tout à fait opposés. Si James était du genre extraverti, taquin et impulsif, Jerry, lui, était tout son contraire. C’était un garçon généralement calme et peu bavard. Il avait une capacité déconcertante à garder son sang-froid en toute situation, et il pouvait faire preuve d’une grande maturité malgré son âge. James et Jerry Dimaro étaient âgés de 21 ans. Aînés d’une famille modeste de quatre enfants, ils avaient deux petites sœurs. L’une avait 16 ans (Mary) et la dernière avait 13 ans (Colette).

En famille comme à l’école, Jerry avait toujours été un introverti. Il aimait le calme et avait un goût très prononcé pour l’ordre et la discipline dans son environnement. C’était une personne très organisée et un fervent adepte de la planification. Mais c’était aussi un procrastinateur. Il avait si souvent peur de prendre des initiatives qu’il ne se lançait presque jamais, malgré ses nombreux projets. Tout le contraire de James, qui se décrivait lui-même comme un aventurier. La plupart du temps, il n’hésitait pas à foncer dans le tas. Le point commun des deux garçons était leur apparence physique et leur intelligence. Après avoir eu brillamment leur bac scientifique, les deux frères avaient déposé leur dossier pour passer le test d’entrée dans la prestigieuse Université des Sciences et Technologies (UST), fondée dans le cadre d’une coopération entre l’Union européenne et l’Union africaine. Sans surprise, ils avaient tous les deux été admis à titre boursier malgré la complexité du test. Or, c’était assez difficile d’être pris à titre payant dans cette université. Un mois après la composition, un mail leur avait été envoyé pour leur notifier que l’UST avait approuvé leur candidature pour la filière de physique pour James et celle de mathématiques-informatique pour Jerry.

C’était leur père, professeur de mathématiques à l’université d’Abomey-Calavi, qui les avait incités à passer ce test. Depuis tout petits, les deux frères avaient toujours baigné dans une atmosphère de chiffres et de sciences. Très vite, leur capacité de logique et d’analyse avait été remarquée. À trois ans, ils étaient déjà passionnés par les tables de multiplication, et ils pouvaient compter de 0 à 1 000. Entre sept et dix ans, James passait son temps à lire des revues scientifiques et à poser des questions à son père sur certains problèmes mathématiques qui n’étaient pas censés être de son niveau. Il ne fallut pas longtemps pour que Monsieur Dimaro se rende compte que ses deux premiers fils étaient des surdoués.

Jerry avait toujours eu un faible pour les ordinateurs et le monde de la programmation. James, quant à lui, était plutôt attiré par les sciences physiques et technologiques et toutes leurs dérivées. Leur première année à l’UST ne fut pas vraiment ce à quoi ils s’attendaient en termes d’assimilation. Tous les deux pensaient que leur haut potentiel intellectuel les dispensait de difficultés au cours de l’année scolaire. Cependant, les deux frères s’étaient très vite adaptés à la vie estudiantine et au système de formation très exigeant de cette université. Leur mère, une directrice d’école primaire à Cotonou, n’avait pas voulu que ses enfants s’installent dans les résidences universitaires. Pas parce qu’elles étaient de mauvaise qualité, bien au contraire. L’UST fait partie des universités publiques les plus propres et les plus belles de tout le pays, et peut-être même de la sous-région. Le problème de Madame Dimaro était ailleurs. D’abord, James n’aurait pas tardé à se disputer avec son colocataire. Ensuite, le niveau scolaire de Jerry allait sûrement baisser s’il ne trouvait pas le calme et l’ordre dont il avait besoin pour son épanouissement. Pour éviter tout ça, son mari et elle avaient remué ciel et terre pour trouver pour leurs enfants une petite maison que le propriétaire louait à un prix abordable. Le logement n’était pas très loin du campus. C’était le genre d’habitations qu’on trouvait dans les petites villes de l’Ouémé. Elle avait été construite il n’y a pas longtemps. C’étaient des appartements ou des studios pour étudiants, constitués, pour certains, de deux chambres et d’un salon, ou d’une chambre et d’un salon.

Les deux frères avaient tout de suite aimé l’endroit. Il n’était pas très loin du campus et leurs voisins avaient l’air sympas. James et Jerry avaient donc emménagé ensemble en choisissant l’appartement de deux chambres et un salon. La première fois que les jumeaux mirent les pieds dans la ville, ils ne l’apprécièrent pas vraiment. Pour des gens qui avaient passé toute leur vie dans de grandes villes comme Cotonou ou Porto-Novo, se retrouver dans un petit coin paumé comme Goléta était toujours difficile à encaisser. C’était une toute petite ville d’environ 60 000 habitants. En 2017, elle ne possédait qu’un seul goudron et trois voies pavées. Mais très vite, les travaux de construction s’étaient enchaînés dans la ville. Goléta disposait à l’époque d’un petit marché, d’un modeste centre de santé et d’une maison des loisirs pour jeunes. Aujourd’hui, de nombreux commerces avaient ouvert et les lieux de détente s’étaient multipliés un peu partout. La ville avait aussi une place publique très fréquentée. C’était l’une de ses principales attractions. Mais ce qui donnait réellement de la valeur à Goléta était bien entendu l’UST. Rien que par sa beauté et sa taille, cet édifice se démarquait comme une goutte d’huile dans un verre d’eau. Même si la municipalité a récemment lancé de nombreux travaux d’asphaltage dans la ville, l’Université des Sciences et Technologies était le principal joyau de Goléta.

La maison du savoir, comme certains l’appelaient, avait été bâtie sur une superficie d’environ 50 hectares. Tout l’espace n’avait pas encore été utilisé. L’université de Goléta est dotée de trois bibliothèques, de quatre grandes salles d’informatique, d’un immense terrain de sport qui incluait un terrain de foot, un terrain de basket en plein air et un terrain de tennis. Il y avait aussi une salle pour les judokas, une salle de musculation pour les culturistes et deux galeries d’art. Dix bâtiments abritaient les résidences universitaires pour les étudiants boursiers. Chaque bâtiment comptait 70 cabines, dont chacune pouvait être occupée par deux étudiants. L’école comportait également des amphithéâtres et plusieurs salles de cours polyvalentes. James et Jerry avaient surtout été désolés de ne pas pouvoir profiter de l’ambiance qui régnait dans les cabines des étudiants après les cours. Cela les aurait changés de la lugubre atmosphère qui régnait dans la ville en dehors du campus. James avait une fois comparé le quartier dans lequel ils vivaient à un immense cimetière. Et Jerry trouvait qu’il avait raison. Jerry avait beau apprécier le calme et la solitude, il trouvait qu’après une certaine heure, son quartier faisait vraiment penser à un immense cimetière, parce que presque tout le monde dormait.

Il était 22 h quand Jerry finit de ranger la dernière boîte de conserve sur l’étagère. Son frère était toujours assis au même endroit, fixant désespérément l’écran de son ordinateur où étaient inscrites plusieurs formules mathématiques.

— Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Jerry en s’approchant.

— M. Frédéric compte nous évaluer sur ce chapitre lundi. Et je n’arrive toujours pas à comprendre comment les types sur Internet ont réussi à résoudre cette équation différentielle.

— Je pensais que tu étais un surdoué, dit Jerry. Comment on vous appelle déjà ? Personne à haut potentiel intellectuel ?

— Haha, vas-y, moque-toi. Tu feras moins le malin quand tu te retrouveras devant un problème similaire. C’est un truc de magicien.

— T’as qu’à devenir magicien toi aussi, mec.

— J’essaie, crois-moi. Bon, et puis merde. Je ne suis pas obligé de finir aujourd’hui. J’ai encore quelques jours pour ça. Tu es prêt pour la cafèt’ ?

— Oui, répondit Jerry.

Il ferma son ordinateur, prit son téléphone portable sur la table et le fourra dans sa poche.

— Tu crois qu’ils seront ouverts à cette heure-ci ? demanda-t-il.

— Abou est l’un des seuls commerces qui ne ferment jamais à Goléta, dit James. Bien sûr qu’il sera là. Et il a intérêt, parce que j’ai très faim.

Les deux frères sortirent de la maison et se rendirent à la cafétéria. Elle était à environ 200 m de leur maison, au bord de la voie principale. Ils marchèrent en silence dans le noir jusqu’à leur destination. Leur mère aurait piqué une crise si elle avait su que ses petits protégés se promenaient si tardivement dans les rues de Goléta. Mais elle ne le saurait sans doute jamais. À moins que le chat qui venait de traverser la route juste derrière eux ne décide d’aller jouer les fayots à Cotonou.

James et Jerry s’installèrent à une table. La chaleur écrasante de la journée avait maintenant laissé place à l’air frais et doux du soir. La cafétéria Chez Abou était le coin préféré des étudiants de l’UST. Elle était située à quelques mètres du campus. Les prix proposés étaient très abordables pour un service assez qualitatif. Abou, le propriétaire, était un Nigérien qui avait emménagé dans la zone quelques années plus tôt. James et Jerry avaient découvert l’espace au cours de leur première année sur le campus. Difficile de passer à côté de cet établissement sobre qui se dressait en plein centre de Goléta. La cafétéria était un peu pleine ce soir-là lorsque les jumeaux arrivèrent. Ils décidèrent de s’asseoir à l’extérieur pour profiter de l’air frais. De l’intérieur de l’établissement leur parvenait la voix d’un présentateur télé qui parlait du prochain match de Clasico entre le Real Madrid et le FC Barcelone, prévu pour le samedi suivant. James et Jerry prirent place à une table non loin de celle d’un garçon et d’une fille qui discutaient intensément d’un sujet apparemment sensible. Le garçon lança à James un regard méfiant parce qu’il avait remarqué que le nouvel arrivant semblait tendre l’oreille pour écouter ce qu’il disait à sa compagne. Une petite famille composée de deux enfants était assise un peu plus à l’écart et profitait d’un énorme poisson au riz.

Les deux frères passèrent chacun commande auprès d’un jeune serveur qui devait avoir le même âge qu’eux. Jerry voulait un plat de spaghetti et un bol de lait caillé. James aussi commanda du lait caillé et un sandwich. Dix minutes plus tard, deux mets différents étaient posés en face d’eux. James attaqua son sandwich sans se faire prier, et Jerry lui jeta un regard accusateur.

— Quoi ? demanda-t-il, la bouche pleine. Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Jerry balança la tête.

— Je m’interroge. Est-ce que tu es sûr que tu mâches bien ces aliments avant de les avaler ?

— Pourquoi faire, vieux ? Mon estomac s’en chargera. L’acide gastrique… tu connais ?

Jerry secoua la tête.

— Okay.

— Si tu ne veux pas de ton spaghetti, je pourrais aussi t’en débarrasser si tu veux.

Jerry prit sa fourchette et se mit à manger.

— Hum, Abou fait les meilleurs sandwiches de la ville, fit James. Ils sont tout simplement exquis. Encore une fois, merci à cette chère Isabelle… ou Mirabelle de t’avoir fait découvrir cet endroit.

Jerry ne répondit rien, ce qui poussa James à renchérir :

— Comment va-t-elle, au fait ?

— On est vraiment obligés de parler d’elle maintenant ?

— Le silence me stresse, fit James en gloussant. Je n’ose pas imaginer une société avec uniquement des introvertis. Comment faites-vous pour supporter tout le temps la solitude, le silence… Tu sais combien de fois l’inactivité a failli me pousser au suicide ?

— Non, combien de fois ? Dis-moi.

— Ahaa ! Monsieur veut changer de sujet ? Raté. Parlons d’Isabelle… ou Mirabelle, je ne sais plus. Une chouette fille, en tout cas. Même si elle a un truc un peu… disons, pas très net, je trouve que c’est une fille bien. Tu ne trouves pas ?

— Mouais…, répondit Jerry, l’air absent.

— C’est triste que ça n’ait pas fonctionné entre vous deux, tu sais ?

Jerry lâcha un soupir. Son frère était la seule personne qui pouvait lui faire perdre patience en si peu de temps.

— Mec, ne me fais pas chier. On ne peut pas manger en silence ?

James prit un air faussement choqué.

— Tu imagines si maman t’entendait parler de la sorte à ton frère aîné ?

— Tu es juste né sept minutes avant moi.

— Ce qui fait de moi l’aîné de la famille d’un point de vue juridique et légal. Tu me dois respect et obéissance. Alors Isabelle… qu’est-ce qui s’est passé ? J’aimerais entendre une nouvelle fois cette tragique histoire d’amour.

James laissa échapper un ricanement sournois tandis que Jerry le foudroyait du regard.

— Si tu continues, je te plante une fourchette dans la main, petit curieux.

Au cours de l’année précédente, Jerry avait rencontré une fille sur le campus. Une étudiante en deuxième année d’analyse biomédicale. C’était elle qui s’était intéressée la première à lui. Elle avait été charmée par le côté mystérieux du jeune homme. Ils avaient très vite sympathisé et, quelque temps après leur rencontre, ils étaient devenus inséparables. Leur idylle avait duré deux mois, puis la fille avait coupé les ponts sans aucune raison valable. Elle lui avait dit qu’elle avait besoin de prendre une pause. Mais Jerry avait compris ce qu’elle voulait vraiment. Ils n’avaient pas couché ensemble pendant cette brève relation. Isabelle avait souvent insisté pour qu’ils le fassent. Mais Jerry se retenait. Il lui avait inventé toutes sortes d’excuses pour éviter que les choses n’aillent trop loin. Pour lui, ils devaient encore apprendre à se connaître. Il n’avait jamais été adepte de ces relations de quelques semaines où tout ne tournait qu’autour du sexe. Il était peut-être de la vieille école, mais il pensait qu’il y avait de nombreuses choses plus importantes dans la vie que ça. Alors, malgré les insistances de la fille, il n’avait pas cédé. Après leur rupture, Jerry se dit que c’était certainement ce qui l’avait poussée à rompre. Quelques jours après la fin de leur relation, Jerry avait appris, au cours d’une discussion avec un pote, que son ex-petite amie Isabelle n’avait jamais fait plus de trois mois avec le même mec depuis qu’elle était sur le campus. Jerry avait juste été un mec de plus dans sa longue liste. Évidemment, le garçon l’avait assez mal vécu. Mais il avait continué sa vie comme si de rien n’était et avait conservé cette douleur quelque part au fond de son âme.

Jerry avala quelques cuillerées de son lait caillé et se résigna.

— Qu’est-ce que tu veux savoir, mec ? Je n’étais pas assez bien pour elle.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? C’est elle qui te l’a dit ? demanda James en levant les sourcils d’un air amusé.

Il aimait beaucoup taquiner son frère. Il taquinait tout le monde, d’ailleurs.

— C’est ce que j’ai déduit de la situation.

James secoua la tête.

— Non. Les femmes et les chiffres, c’est deux choses différentes, bro. Tu ne peux pas analyser les hommes comme tu analyses les chiffres, monsieur le mathématicien. Tes déductions ne sont sûrement pas vérifiées. Moi, je l’aimais bien, cette fille. Comment elle s’appelait déjà ? Mirabelle ?

— Isabelle.

— Ah oui, Isabelle. Si respectueuse. Si jolie… un peu trop grande à mon goût, mais pour le reste, rien à ajouter. Une fille vraiment bien.

— Je peux te filer son numéro de téléphone si elle t’intéresse tant.

James éclata de rire.

— Non, mec, elle n’est pas mon genre de fille. Les relations sérieuses, ce n’est vraiment pas pour moi.

— Tu sais bien qu’Isabelle n’est pas le type de personne qui recherche une relation sérieuse.

James haussa les épaules.

— De toute façon, être célibataire m’évite certains soucis.

— Le genre de soucis qui t’amènent à briser le cœur d’une jolie demoiselle en détresse ?

James leva les mains et lança un regard faussement indigné.

— Hé mec, ce n’est pas de ma faute si ces filles croient que je suis le prince charmant dès le premier rendez-vous, dit-il.

— Tu n’es pas le prince charmant ? lui demanda son frère.

— Je le suis, mais pas pour elles toutes. Pour l’instant, je n’ai aucune intention de m’engager. La vie est courte, mec. Et il faut en profiter au maximum. Et pour moi, la meilleure manière de profiter de la vie, c’est de chasser.

— Chasser les filles ? Elles ne sont pour toi que des proies ?

— Ouais, petit frère. Mais des proies que je respecte beaucoup. Je prendrai le temps de les dévorer une à une avec tendresse. Puis je leur montrerai où trouver le bonheur que je ne peux pas leur apporter. Je serai leur psy.

— Je vois.

Il y eut quelques secondes de silence, puis Jerry demanda :

— Quel est le sens de la vie selon toi ?

La question prit James au dépourvu.

— Comment tu veux que je le sache, mec ? Je n’ai pas créé la vie, je te signale.

— Alors tu crois que la vie a été créée ? Je pensais que tu croyais au Big Bang !

— Je crois au Big Bang. Mais je crois aussi qu’il y a une force extérieure qui régit toute chose dans cet univers. La preuve, la théorie du Big Bang est restée bloquée à plusieurs questions. Par exemple, d’où vient la matière ayant engendré le Big Bang ? Pour moi, rien ne vient de rien. Pour que quelque chose existe, il faut qu’il y ait un composant ou du matériel disponible. Et pour que ce matériel soit disponible, il faut qu’il y ait quelque chose d’autre disponible.

— Autrement dit, tu soutiens l’existence d’un « Dieu » source de tout, conclut Jerry.

— Je n’ai jamais dit ça. Je suis un scientifique, pas un religieux. Je me base sur des faits et j’émets des théories. Ma théorie — et je ne suis pas le premier à y avoir pensé — c’est que l’univers tout entier obéit à une force extérieure qui régit toute chose. Et c’est cette force extérieure qui a conduit à ces explosions.

— Et cette force ? Comment tu l’appellerais, toi ?

— Je l’appellerais juste « la force ». Une sorte d’impulsion.

— Et pourquoi pas Dieu ?

— Parce que je ne crois pas en l’existence d’un Dieu, mec. Je te l’ai déjà dit. Papa non plus n’y croit pas. Et je suis d’accord avec lui.

— Mais ta théorie semble soutenir indirectement l’existence d’un Dieu. Cette force dont tu parles, c’est exactement celle que décrivent régulièrement les religieux. Un être suprême qui régit toute chose. Je ne te comprends pas. Tu es contre une théorie affirmant l’existence d’un Dieu, mais tu émets une théorie où une force extérieure régirait l’univers. N’est-ce pas là une caractéristique — sinon la caractéristique principale — de cette entité qu’on appelle Dieu ?

James resta pensif un moment, puis leva les yeux vers son frère.

— Est-ce que toi, tu crois en l’existence d’un Dieu ?

Jerry hocha la tête d’un geste approbateur.

— Je crois qu’il existe, bro.

— Comment peux-tu en être si sûr ? Tu ne l’as jamais rencontré. Si ?

— Pas encore. Mais je le cherche. La vie est faite de mystères. Et moi, je désire en savoir plus.

— Je comprends, répondit James d’un air songeur.

Des mystères… il y en a tellement, se dit-il. Il repensa alors à ce cauchemar qu’il avait fait trois semaines plus tôt. Il y avait vu des choses étranges sur des personnes qu’il ne connaissait même pas. Cela se passait dans une sorte de caverne humide, froide et faiblement éclairée. Au début, James n’y voyait pas grand-chose. Tout ce qu’il pouvait voir, c’était des silhouettes humaines, recroquevillées les unes sur les autres. Puis, sa vision s’était habituée à l’obscurité. Il s’était alors mis à discerner les formes et les visages. Il y avait des filles et des garçons, des jeunes gens enchaînés les uns aux autres. Et derrière eux, une horrible créature était tapie dans l’ombre.

La créature n’avait rien d’humain. Elle avait deux têtes de taureau et des yeux rouge sang. Son torse était recouvert de poils, tandis que l’autre moitié de son corps était humaine. Ce qui avait le plus attiré l’attention de James, c’était l’odeur qu’avait cette chose. Une odeur si nauséabonde… C’est une odeur de mort, pensa James.

Dans son cauchemar, il se souvint avoir entendu ces personnes l’appeler à l’aide par son prénom. Au moment où il avait essayé de s’approcher pour leur venir en aide, la chose avait bondi vers lui et il s’était réveillé tout en sueur sur son matelas. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait un rêve du genre. Il n’en avait pas parlé à son frère. C’était sûrement un cauchemar comme les autres, s’était-il dit. J’aurai vite fait de l’oublier. Mais curieusement, trois semaines plus tard, les images étaient toujours aussi claires, et les voix qui l’appelaient par son prénom résonnaient encore dans sa tête. Il avait préféré ne rien dire à Jerry, mais ce rêve le laissait confus.

— Si tu trouves ton Dieu, fais-moi signe, marmonna-t-il. J’aurais bien quelques questions à lui poser.

— Si je le trouve, je te le dirai, ne t’inquiète pas, dit Jerry en souriant.

Au fond de lui, Jerry ressentait une certaine pression. Des choses très étranges étaient sur le point de leur arriver. Extraordinaires, certes, mais étranges. Il en était sûr. Jerry avala la dernière gorgée de lait caillé et reposa la tasse en fixant les gens autour de lui.

Chaos. Le chaos arrive, entendit-il résonner. Mais il n’y prêta pas attention. Il prit une profonde inspiration et rejeta l’idée qui venait de lui traverser l’esprit.

— J’ai sommeil, dit-il. Tu as fini ?

— Oui, presque. Donne-moi un instant. Je finis ce deuxième sandwich et on s’en va, répondit James. Je commence à avoir sommeil aussi.

Lui aussi s’était perdu dans ses pensées.